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Centre Medem (Arbeter-Ring)
Centre Medem (Arbeter-Ring)




Transcription de la conférence

jeudi 17 septembre 2015


AVERROES-MAÏMONIDE
l’affrontement de la foi et de la raison

avec

Fethi Benslama, psychanalyste, directeur de l’UFR d’études psychanalytiques de l’Université Denis Diderot. A récemment publié : La guerre des subjectivités en islam

et Pierre Bouretz, philosophe, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en Sciences Sociales. A notamment publié Témoins du futur, philosophie et messianisme

Introduction à la séance inaugurale de l’Université Populaire Medem

par Izio ROSENMAN, président de l’AJHL, membre du conseil d’orientation de l’université populaire Medem.

Ouvrir l’université populaire Medem par un dialogue autour des oeuvres et des figures d’Averrroès et de Maïmonide, sur le thème de l’affrontement de la foi et de la raison, est en soi un signal fort dans notre époque troublée.

C’est signifier un choix, celui du dialogue et de l’ouverture. Dialogue et ouverture sur l’autre, sur la culture de l’autre. Et l’on sait qu’au cours de l’histoire, l’affrontement a trop souvent eu tendance à se substituer au dialogue.

La confrontation avec les extrémistes, Averroès autant que Maïmonide l’ont éprouvé dans leur chair, et dans leur vie. Il est frappant de constater la proximité de leurs destins. Tous deux sont nés à neuf ans d’intervalle à Cordoue. Avéroès en 1126, Maïmonide en 1135. Averroès est mort loin de Cordoue, à Marrakech en 1198, tandis que Maïmonide est mort à Posta en 1204. Tous deux ont subi l’exil, loin de leur cité de Cordoue, berceau de l’Andalousie, pays de la coexistence judéo-musulmane. Une coexistence à la fois réelle et idéalisée et même parfois instrumentalisée.

Tous deux ont été chassés par les Almoades prédécesseurs de nos intégristes actuels mais pas moins violents et intolérants. Tous deux sont devenus des symboles pour ceux qui connaissent un tant soit peu leur histoire, sans même qu’il soit nécessaire d’entrer dans les arcanes de leur philosophie.

J’ai en tête le très beau film « Le destin » que Youcef Chahine a consacré à Averroès et qui retrace une vie faite de tribulations : comment celui-ci a d’abord vu sur ordre du calife Al Mansour, ses livres interdits, comment il fut alors empêché d’enseigner la poésie, les arts et toute philosophie et notamment celle d’Aristote qui dominait en ce temps. Puis comment, sous la pression des intégristes encore, ses livres furent brûlés. Averroès dût s’exiler au Maroc où il devint médecin du calife à Marrakech avant d’en être chassé une nouvelle fois vers Cordoue, puis revenir en grâce quelques mois avant sa mort, rançon de la dépendance à l’égard du pouvoir royal.

Pour Maïmonide, je pense au roman de Herbert Le Fourrier paru il y a près de 25 ans et qui retrace une vie non moins mouvementée et non moins errante que celle d’Averroès. Maïmonide, subissant le sort cruel de nombreux Juifs depuis l’arrivée des Almoades, dut s’exiler avec sa famille au Maroc d’abord, puis en Egypte, en passant par la Palestine où il devint chef de la communauté juive de Posta et médecin du sultan Saladin. Lui aussi eut des ennemis, et ce qu’on appelle la controverse maïmonidienne a duré des siècles.

Leur vie et leur trajectoire présentent tant de similitudes, notamment la place qu’ils accordent à Aristote - qu’un écrivain israélien Ili Gorlizki, dans un très beau livre intitulé Averroès-Maïmonide une correspondance rêvée a pu les imaginer en dialogue comme des amis d’enfance alors qu’ils ne se sont jamais vus ni rencontrés.

Doit-on rappeler que Maïmonide aussi a eu ses livres brûlés. La controverse entre opposants et défenseurs de son oeuvre philosophique prend de l’ampleur dès sa mort. Et certains Juifs vont jusqu’à se dénoncer mutuellement aux autorités chrétiennes qui profitent de la circonstance. Les écrits de Maïmonide sont soigneusement recherchés dans toutes les maisons juives de Montpellier avant que les Dominicains ne se fassent un plaisir de les brûler, en 1240.

C’est le moment de rappeler la phrase inspirée de Heine qui, après avoir vu la fête nationaliste à Warburg, en Allemagne, en 1817, où l’on avait brûlé des livres , avait écrit dans un très beau poème :

« Ce n’était qu’un prélude...Et là où on brûle des livres, on finit par brûler les hommes... »

Tant il est vrai que le respect de l’autre commence par le respect de sa culture. J’en viens au thème de notre soirée : l’affrontement de la foi et de la raison. Il s’agit d’un thème de discussion présent dans les trois religions monothéistes et Averroès comme Maïmonide ont été respectivement dans l’islam et le judaïsme les premiers qui ont tenté de surmonter cette difficulté, en s’efforçant de rapprocher les deux points de vue, celui de la légitimité de la foi et celui de la nécessité de la raison ; celui de la croyance en la révélation et celui de la philosophie qui n’admet rien sans examen. C’est sous l’égide de la philosophie d’Aristote que ces deux penseurs entreprendront ce rapprochement.

La question de la création se loge au coeur de la contradiction entre foi et philosophie. Pour Aristote, le monde est incréé, alors que pour la Bible comme pour le Coran, il y a très clairement acceptation de l’idée de création du monde.Il suffit de lire la genèse pour s’en convaincre.

Pour Averroès comme pour Maïmonide, ces deux points de vue ne sont en fait que les deux dimensions d’une même vérité et sont destinés à des publics différents. Le peuple, à qui le récit de la genèse est adressé sous la forme d’un grand récit, d’une fiction ; et les initiés à qui est destinée une interprétation qui permet de découvrir la vérité du monde sous condition de faire l’effort d’exercer sa raison.

C’est cette position philosophique en extériorité avec le texte biblique, mais jamais en rupture avec lui qui rapproche Averroès de Maïmonide mais qui insupportera aussi bien les orthodoxes que les intégristes.

Cette tentative d’établir un pont entre foi et raison sera reprise 650 ans plus tard par Mendelsohn, initiateur de la Haskala, des Lumières juives, pour qui il n’y a pas lieu de se laisser prendre en étau entre ces deux dimensions.

Il y a quelques mois, j’ai reçu un livre du rabbin Louis Jacob autorité spirituelle des juifs conservateurs anglais dont le titre La religion sans déraison me semble témoigner de la persistance de cette tension.

Averroès est reconnu comme étant le plus grand commentateur d’Aristote. Son traité de l’âme va notamment influencer la théologie chrétienne. Mais sa philosophie, quel impact a-t-elle eu dans le monde musulman ? Le statut de Maïmonide n’est pas moins complexe. Il est l’auteur d’une synthèse de l’ensemble des lois de la religion juive, la Halakha, mais il est aussi l’auteur du Guide des égarés qui consiste en une réflexion philosophique. Comme dit le dicton : de Moïse à Moïse*, il n’y eut aucun Moïse de la taille de Moïse Maïmonide.

* Mendelsohn


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