Les livres de janvier 2021

MOI, DITA KRAUS, LA BIBLIOTHECAIRE D’AUSCHWITZ

Dita Kraus

Michel Lafon, 411 pages

Le titre laisse entendre qu’il y aurait eu une bibliothèque à Auschwitz ! Ce qui est faux, bien entendu. A quoi fait-il donc référence ? A quelques lignes dans le texte. C’est donc un titre « accrocheur » inapproprié pour ce sujet. Le titre original est « A DELAYED LIFE », c’est-à-dire une vie retardée.

Ce texte autobiographique raconte la vie de Dita Kraus, née à Prague en 1929. Déportée avec toute sa famille à Therezin, elle passera par plusieurs camps avec sa mère avant la libération par les Anglais. Seule rescapée, elle partira en Israël avec un groupe de jeunes.

Dita Kraus a gardé intacts ses souvenirs d’enfance et d’adolescence ; c’est tout l’intérêt du livre. Elle se souvient avoir été choyée et protégée, sa mère étant restée à ses côtés aussi longtemps qu’elle a pu : elle meurt quelques semaines après la libération des camps. Restée seule et perdue, Dita sera à nouveau prise en charge.

Ce récit, écrit avec un grand détachement, montre bien que les adolescents, aidés et encouragés par les déportés adultes, vivaient la déportation à leur façon, avec une certaine dose d’inconscience qui leur permettait de survivre.

LES OXENBERG et les BERNSTEIN    

Catalin Mihuleac

Editions Noir sur Blanc, 304 pages

C’est l’histoire d’une famille de juifs américains les Bernstein qui a réussi à Washington dans les années 1970 grâce au commerce en gros de  vêtements vintage.

Soixante ans plutôt les Oxenberg achèvent de se hisser parmi la bonne société de Iași en Roumanie, Jacques le père est le meilleur obstétricien de la région, ils ont deux enfants, mais dehors les voix de la haine se mettent à gronder.

En 2001 Dora Bernstein et son fils Ben se rendent à Iași, et les deux histoires vont se rencontrer  entre zones d’ombres de la mémoire collective et secrets de famille

L’auteur avec une force narrative très originale et imparable évoque l’un des plus grands tabous de l’histoire roumaine contemporaine, le pogrom de Iași le 29 juin 1941.

On a du mal à interrompre la lecture du livre tant l’auteur nous souffle le chaud et le froid: on a souvent envie de rire et parfois de pleurer quand on suit pas à pas la sinistre journée d’été qui a abouti à la destruction d’une partie de la communauté juive de Iași.

UNE MAISON TRES SPECIALE

Maurice Sendak

Mémo, 30 pages

Maurice Sendak est mort il y a quatre ans. De son vivant, il était reconnu comme le plus grand illustrateur de littérature jeunesse américain, voire mondial.

Né dans une famille juive venue de Pologne, il a débuté très jeune, en mettant en scène des enfants pleins de gaieté et d’imagination. Peu ou pas de couleur, pas d’arrière-plan ; de simples silhouettes d’enfants rieurs ou jouant la comédie, laissant libre cours à leur imagination.

Au fur et à mesure qu’il gagnait en célébrité, il a abordé des sujets plus divers, et parfois plus graves, comme dans l’album « On est tous dans la gadoue », sur la misère et la pauvreté. Dans le même temps, il a radicalement changé de technique, s’inspirant de peintres européens. Son album le plus célèbre est sans doute « Max et les Maximonstres ».

Les éditions Mémo viennent de rééditer un album de sa première inspiration. Il s’agit de « Une maison très spéciale », écrit par une de ses complices Ruth Krauss. Ce qui rend cet album irrésistible, c’est sa traduction : Françoise Morvan a réussi un tour de magie, donnant au texte français la légèreté, la musicalité et la vivacité du texte américain. L’accord entre le texte et l’image est une telle réussite que l’on pourrait croire qu’il s’agit du texte original. Saluons une fois de plus le génie de Sendak, ce fin observateur de l’enfance.

Magnifique album

Et toujours disponible les indispensables de décembre

LA VIE JOUE AVEC MOI

David Grossman

Seuil, 329 pages

Voilà une histoire bien difficile à présenter ! En effet, nous ne voudrions pas la raconter. Par ailleurs, comment dépeindre ces quatre personnages qui se débattent dans des souffrances sans fin ?

Trois femmes, trois générations meurtries : la première, par un long séjour dans un camp de concentration yougoslave. La seconde, sa fille, par « l’abandon » de sa mère. La dernière, enfin, la petite-fille, elle aussi abandonnée par sa mère et élevée par son père et sa grand-mère. Véra (90 ans), Nina, Guili. En compagnie du père de Guili, elles partent en Croatie pour visiter le camp, là où tout a commencé. C’est un voyage dans la mémoire de Véra, dans l’instabilité permanente de Nina et dans l’exacerbation des sentiments de Guili à l’égard de sa mère.

Grossman s’est inspiré d’une histoire vécue. Il a sublimé les personnalités de ses quatre personnages, en faisant ainsi de son intrigue un mouvement permanent dont on croit ne pas voir la fin.

Bonne lecture !

PS  : La traduction m’a parfois gênée

ETOILES VAGABONDES

Sholem Aleichem, trad. du yiddish par J Spector

Tripode, 600 pages 

Les éditions Tripode nous offrent un beau cadeau de Hanoukah :  la traduction d’un feuilleton paru à New-York entre 1909 et 1911. Jean Spector a accompli un travail irréprochable.

Etabli en Amérique à partir de 1905,  Sholem Aleichem, inspiré par son expérience, peint une vaste fresque du théâtre yiddish. Depuis les troupes ambulantes qui parcouraient les routes et les chemins de l’Europe de l’Est, jusqu’à leur installation à New York. C’était là qu’il fallait être. La jeunesse aspirait à la célébrité, les directeurs de théâtre à la richesse.

On retrouve dans ce chef-d’oeuvre tout ce qui fit le succès de son auteur : la langue yiddish, en majesté ; sa saveur, ses expressions, son humour, ses jurons inimitables et variés… Les personnages typiques du shtetl, avec leur statut bien établi (le pauvre chantre, le riche « entrepreneur »). Ce ne sont pas des stéréotypes, ils sont complexes, parfois même roués, se débattent dans des soucis bien réels, avec leurs qualités et leurs défauts ; Sholem Aleichem les aime tous ; nous aussi. Quant à elle l’intrigue est pleine de surprises (n’oublions pas qu’il s’agit d’un feuilleton), de détours pittoresques, mais elle est bien plus que cela : c’est une vision réaliste d’un changement d’époque lequel imprègne le théâtre. Celui-ci va se professionnalisant. La chansonnette, le vaudeville simpliste, vont peu à peu faire place à la véritable comédie musicale et au texte littéraire.

Cette œuvre maîtresse est une véritable découverte pleine de richesses à savourer lentement, pour en apprécier toutes les facettes.

Et aussi les anciennes sélections de la bibliothèque

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