Livres de janvier 2022

AMITIE :LA DERNIERE RETOUCHE D’ERNST LUBITSCH,

Samson Raphaelson

éd. Allia, 69p.

La bibliothèque possède assez peu d’ouvrages documentaires sur le cinéma. Or, s’il y a un domaine dans lequel les juifs font bonne figure, c’est bien le cinéma. Voici un charmant petit livre, écrit par le scénariste préféré de Lubitsch. Il raconte comment lui, auteur de pièces de théâtre, se met à travailler avec Lubitsch, dans une connivence étroite mais distante. Ce qui l’amène à se poser la question : sont-ils amis ?

La chute de cette histoire est excellente.

Souvenirs très plaisants à lire.

BILLY WILDER ET MOI

Jonathan Coe

Gallimard, 297 pages

Dans ce roman empreint de mélancolie, l’auteur met en scène la rencontre entre deux personnages : Calista, une jeune grecque inculte en vacances aux Etats-Unis, et Billy Wilder en fin de carrière.

Billy Wilder veut réaliser ce qui sera son dernier film, « Fedora » ; il lui faut pour cela trouver un producteur. Cela s’avère très difficile car il n’est plus à la mode. Quant à Calista, musicienne à ses heures, elle va faire une sorte d’apprentissage auprès du réalisateur et de son scénariste Izzy Diamond. Coe nous rappelle aussi que Wilder, sous son apparente légèreté, cache la blessure profonde que lui a laissée la perte de sa mère, morte en déportation.

A partir de cette intrigue, Coe se penche avec humour et nostalgie sur la fuite du temps, sur l’Europe brillante de Lubitsch et de Wilder, restés Européens de culture, sur notre époque qui oublie si facilement ses icônes d’hier.

Excellent roman

N’OUBLIEZ PAS LEURS NOMS

Simon Stranger

éd. du Globe ; traduit du norvégien, 326pages

Ce  qui ressemble au premier abord à une enquête est un roman. Un roman familial basé sur une histoire vraie : celle de juifs norvégiens ayant survécu à la guerre ; assimilés, mais conscients de leur judéité. L’auteur, marié à une juive, découvre peu à peu que l’histoire de la famille de sa femme figure dans les archives nationales, ainsi que sur certains « pavés » nominaux d’Oslo et de Trondheim. L’arrière-grand-père de sa femme, Hirsch Komissar, a été assassiné en 1942. Il découvre aussi que la maison de famille dans laquelle ont vécu Gerson, son fils, ainsi que sa femme et ses enfants en 1948 avait la réputation d’être « hantée ».

En cherchant toujours plus avant, il en comprend la raison : cette maison a servi de repaire à un nazi norvégien dont il va reconstituer le parcours : Henry Oliver Rinan, jeune homme timoré et solitaire, devient le suppôt des nazis en traquant les résistants norvégiens, en les dénonçant et en les torturant avant de les assassiner.

En se focalisant sur l’histoire de Rinan, Stranger écrit une double histoire dans laquelle se télescopent certains épisodes. Ce roman nous semble d’autant plus intéressant que nous savons fort peu de choses sur la vie des juifs norvégiens durant la guerre.

Très intéressant

Et toujours disponible la sélection de novembre – décembre

LE LIVRE DES HIRONDELLES : Allemagne, 1899-1933

Ernst Toller

Séguier, 2020, 335 pages (+++)

Ernst Toller est un socialiste juif allemand méconnu en France, qui a fini par se suicider en 1939, à New York où il s’était exilé. Toutefois, certaines de ses pièces de théâtre ont été jouées en France.

Né en 1893, convaincu très jeune de l’inutilité des guerres, de l’insolente arrogance des nantis, il a mené des combats sans relâche afin d’aider les plus pauvres, de faire entendre leur voix. Sa lucidité lui a permis de comprendre le double jeu mené par les communistes, mais aussi par ceux qu’il nomme « les socialistes de droite ». Cela signifie qu’il n’avait aucune chance d’instaurer cette véritable république dont il rêvait. Au lieu de cela, trahi par une gauche peureuse, il a passé de nombreuses années en prison.

Dans sa cellule s’était installé un couple d’hirondelles. L’observation de ces oiseaux et de leurs oisillons le réconfortait, lui inspirant des poèmes dont l’un figure en fin d’ouvrage. Lorsque ses geôliers s’en sont aperçus, le nid a été détruit…

Cette autobiographie, écrite avec beaucoup de naturel, de vivacité, est passionnante. Peu d’écrivains ont réussi à démêler les fils inextricables de cette époque qui a mené au nazisme. Son sens politique, son regard distancié mais aussi passionné, son intelligence sans concession font merveille.

A lire sans réserve.

VIES DEROBEES

Cinzia Leone

Liana levi, 546 pages ; trad. de l’italien

Trois destins de femmes contraintes au renoncement. La première, Miriam, choisit le suicide plutôt que la soumission. Les deux générations suivantes ne prendront pas le même chemin.

A travers ces trois histoires mêlées, l’auteur se penche sur la notion d’identité : qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Les aléas de la vie ont-ils le pouvoir de nous transformer ?

Un bon roman facile à lire.

EICHMANN A BUENOS AIRES

Ariel Magnus

éd. De l’Observatoire, 206 pages ; trad.de l’espagnol

Le titre de ce roman laisse à penser que c’est une réponse à l’œuvre de Hanna Arendt. En effet, le point de vue d’Ariel Magnus est très différent. Au départ, le désir d’écrire sur Eichmann vient de la haine de son père à l’égard du bourreau que fut Eichmann. Tout au long de sa vie, Magnus père n’a cessé d’y penser et d’en parler, mais il ne souhaitait pas que son fils écrive un livre sur cet homme si peu humain.

Les sources dont s’est inspiré l’auteur sont assez complètes. Il dresse le portrait d’un homme loin d’être banal. Obsédé par la question juive au point d’apprendre le yiddish, il fut un grand manipulateur dont tous les actes, toutes les paroles, étaient mûrement réfléchis et calculés. Envieux car dévoré d’ambition. Sans le moindre scrupule ni la moindre empathie pour quiconque. Il vécut dix ans en Argentine sous le nom de Ricardo Klement parmi ses acolytes nazis haut-gradés, conscient que le danger d’être reconnu était permanent. La venue en Argentine de sa femme et de ses enfants représenta un danger encore plus grand : en effet, c’est le père d’une camarade juive de son fils qui découvrit sa véritable identité.

On connaît la fin de sa cavale.

L’histoire est assez convaincante. Ce qui pose problème, c’est le style, ou plutôt la traduction. Certaines phrases nécessitent une seconde lecture, il y a nombre de maladresses. La relecture a dû être trop rapide. Dommage.

LE CAUCHEMAR

Hans Fallada

Folio, 320pages

Hans Fallada (pseudonyme) est mort en 1947 à l’âge de 50 ans. Son chef d’œuvre reste sans conteste SEUL DANS BERLIN. Cependant, Le Cauchemar est de la même veine que l’auteur explore sans fin : comment et pourquoi le nazisme a tant infecté le peuple allemand.

Nous sommes en 1945 et la guerre est finie. Herr Doll et sa femme vivent provisoirement dans une petite ville avant de rejoindre Berlin. Doll se tient en retrait de ses compatriotes, n’ayant jamais été nazi. Il éprouve une très grande désillusion sur eux, qui ne changent pas ; sur sa propre vie sans intérêt. Il sait que les Allemands sont maudits, lui y compris. Sa femme malade est devenue morphinomane, l’entraînant dans sa dérive. Le retour à Berlin s’avère catastrophique. Ses cauchemars lui font vivre l’impasse dans laquelle ils se trouvent. Mais Doll va s’avérer plus solide qu’il ne le pense.

C’est avec beaucoup de finesse et d’acuité que Fallada (lui-même morphinomane) décrit cette population désabusée, appauvrie, hargneuse, si désireuse de survivre ; cette population qui n’a pas encore pris la mesure de l’horreur dans laquelle elle a pris sa part.

Roman sous tension, qui pourrait sembler révoltant à bien des victimes encore vivantes.

Et aussi les anciennes sélections de la bibliothèque